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"Le Vaudou aujourd'hui " - Intervention de François Houtart - 9 octobre 2004 | |
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Prêtre et sociologue marxiste belge, directeur du CETRI (Centre Tricontinental) et de la revue "Alternatives Sud", militant altermondialiste, François Houtart est une personnalité atypique de renommée internationale. L'un des artisans les plus actifs du Forum Social Mondial de Porto Allegre, François Houtart est un militant convaincu "d'une autre mondialisation ". Dans son ouvrage "Haïti et la mondialisation de la culture" (Editions Cresfed, 2000) il propose avec Anselm Remy une étude des mentalités et des religions face aux réalités économiques, sociales et politiques |
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"Je suis très impressionné d’avoir pu être intégré dans ce programme d’une très grande richesse. Je vais me limiter à quelques traits, quelques aspects sociologiques, avec un regard de l’extérieur, car je ne suis pas un spécialiste du Vaudou. "Je voudrais d’abord faire un bref rappel historique qui a son importance pour comprendre une logique d’ensemble. Après cela, je parlerai un peu du contenu mais surtout des aspects sociaux, des fonctions politiques, des fonctions culturelles du vaudou dans la société haïtienne. "Tout le monde connaît le rôle clé de la migration forcée africaine qui a constitué la société d’Haïti et de l’esclavage comme facteur de la fonction du vaudou haïtien. Une des pires histoires de l’esclavage que l’on ait connue à cette époque. Un esclavage où l’espérance de vie à cette époque du début de l’esclavage atteignait à peine trois ans. Le vaudou est vraiment alors la consolation, mais aussi le facteur d’identité qui deviendra rapidement le facteur de protestation, de lutte pour la liberté. Après que les dirigeants aient reproduit les structures de la vieille France (on se rappelle le château Sans Souci), le Vaudou devient la religion des « marrons », des esclaves échappés dans les forêts. L’élément fondateur de l’indépendance est aussi une expression du Vaudou, des symboles et des pratiques. Le Vaudou devient dans le reste de l’histoire, la religion des opprimés. "Célébration . Le Vaudou est une célébration de la nature et de toutes ses composantes : la mer, la terre, le vent, les arbres, les animaux. Il célèbre la symbiose, l’unité entre les êtres humains et tous les autres êtres vivants. Elle est célébration de toute cette symbiose. "Les divinités, les loas ne sont pas séparés de la vie des êtres humains. Ils sont ambivalents : en même temps, ils protègent, et ils se vengent. Ils sont vénérés et ils sont craints. Les pratiques religieuses s’organisent en fonction de ces croyances fondamentales. Pratiques religieuses de célébrations, pratiques religieuses de magie, dans une société où prévaut souvent la peur, vu la vulnérabilité naturelle (on l’a vu récemment de manière dramatique avec le dernier typhon), mais aussi la vulnérabilité sociale, et nous savons que Haïti est aujourd’hui une société en miettes. "Le vaudou a vécu pendant deux siècles dans une clandestinité culturelle . La religion dominante étant le catholicisme. L’adoption des symboles chrétiens a été très importante. Les divinités se sont cachées sous l’image des saints du calendrier chrétien, et les rituels ont pris des sens divers. Le sens donné par l’Eglise catholique et le sens donné par le peuple « d’en bas ». "Nous avons connu pendant très longtemps, une très forte intolérance de la part de l’Eglise catholique. Dans les années quarante encore, il y a eu une fameuse campagne d’éradication du Vaudou organisée par l’Eglise catholique. Mais dernièrement, la vision a été renouvelée, surtout après le concile Vatican II, avec plus de tolérance. En même temps, se développait un nouveau phénomène, un peu dans toute l’Amérique Latine et dans d’autres lieux encore : la rapide progression du pentecôtisme d’origine protestante. A Port au Prince, en 16 ans, au cours des dernières années, on est passés de plus de 80% d’appartenance au catholicisme à moins de 50%. Le catholicisme a perdu son caractère hégémonique. Parallèlement, le pentecôtisme d’origine protestante a développé une attitude très hostile vis-à-vis du Vaudou. Peut être peut on penser que le public auquel il s’adresse est à peu près le même, c'est-à-dire un recrutement surtout populaire. Face aux situations sociales que l’on vit actuellement dans la société haïtienne, mais malheureusement dans bien d’autres sociétés étant donné la globalisation, la mondialisation de l’économie de type capitaliste dans sa phase néo libérale a provoqué une destruction sociale et culturelle accrue, mais en même temps une recherche de sens et de communauté et donc également la construction de tout un système symbolique. "La société haïtienne reproduit sa dualité et l’accentue : une oligarchie de plus en plus riche ; une classe moyenne urbaine vulnérabilisée ; une classe populaire sans cesse appauvrie. Dans ce terreau là le vaudou a une fonction. En effet, les conséquences culturelles sont le développement ou la reproduction d’un modèle de pensée symbolique, où le symbole devient le réel, où le loa prend une importance fondamentale, face à un autre mode de pensée, plus analytique, qui a été véhiculé par l’introduction de Haïti dans un ensemble économique mondial, mais qui a tendance à replacer la nature et le social dans une explication interne de ses mécanismes. "Nous assistons aujourd’hui à une pénétration minoritaire du second modèle de pensée même dans les campagnes grâce à certains mécanismes plus rationnels d’organisation de l’agriculture, notamment les coopératives agricoles, et en même temps, nous assistons à la création d’une culture néo symbolique dans les grandes villes, avec leur ruralisation. A Port-au-Prince que j’ai connue il y a environ une cinquantaine d’années, il y avait 150.000 habitants, aujourd’hui il y en a près de 2 millions ! Mais les fonctions réelles d’une ville, de production et de distribution, y sont très peu développées. D’où des fonctions diverses pour le vaudou. D’une part une bouée de sauvetage pour les classes subalternes, et d’autre part un lieu d’identité culturelle pour tous, de façons diverses, et l’affirmation d’une résistance face à une culture globalisée qui est aujourd’hui véhiculée par la logique de la marchandise. "Si le vaudou a des fonctions sociales, il a aussi eu des fonctions politiques. Lorsque Duvalier est arrivé au pouvoir, lui qui était médecin et anthropologue, a voulu promouvoir l’accession des Noirs au pouvoir (j’ajoute tout de suite que la définition « Noirs, Métisses ou Blancs » est plus sociale que raciale en Haïti). En même temps, il a encouragé la reprise des symboles, et pour la première fois peut être déjà à cette époque, le Vaudou est sorti de la clandestinité. Il a même joué un rôle politique. Certains de ses agents religieux l’ont fait. Ce qui a provoqué le « déchoukage », cette réaction contre le régime de Duvalier et toutes ses dérivations, qui a aussi affecté la structure religieuse, notamment par la destruction de quelques temples vaudous et même l’assassinat de certains agents religieux du Vaudou. "Sous Aristide, bien que prêtre catholique, il y a eu un re-changement de politique vis-à-vis du vaudou. Il y a eu d’une part un projet politique qui devait normalement s’accommoder du vaudou comme expression surtout des plus pauvres et d’autre part, par après, il y a eu des déviations politiques qui ont renforcé l’instabilité politique dans le pays. "Aujourd’hui, comme dans toute la Caraïbe, les religions d’origine africaine, de même que les religions des peuples indigènes dans le reste de l’Amérique Latine, reviennent à la surface. En effet, elles ne sont plus clandestines. Et, c’est vrai aussi à Cuba par exemple, elles s’institutionnalisent sous des formes diverses et pénètrent de nouvelles couches sociales. Ces religions d’origine africaine ne sont pas des syncrétismes dans le sens où on utilisait ce terme de façon classique pour dire « Ce n’est pas une religion. C’est un syncrétisme. » Mais oui, c’est une religion. Ce sont des religions. "Je crois qu’on peut dire que le vaudou est une composante clé de la culture contemporaine d’Haïti. Ce n’est pas seulement un objet de musée. On le voit s’exprimer dans la peinture naïve, on le voit dans les sculptures du village du Croix des Bouquets et, avec tout ce que cela signifie de vitalité d’expression culturelle, on le voit dans la musique, le théâtre, dans le théâtre des jeunes, les groupes de carnaval, mais aussi des groupes plus formels, des groupes rasin qui allient ce retour à une connaissance et à des expressions qui sont véhiculées par le vaudou avec une critique sociale souvent extrêmement pertinente. "En fait, on se rend compte aussi que les valeurs qui sont portées par le vaudou ont une fonction très positive par rapport à une critique de la modernité néo libérale, dont la symbiose avec la nature qui est en opposition avec la nature comme objet d’exploitation. Alors que la nature est objet de respect, de vénération, de solidarité aussi. Et également, la solidarité entre les êtres humains contrairement à l’hyper individualisme qui caractérise nos civilisations. De sorte que, certainement, on ne doit pas idéaliser le vaudou comme s’il était un système parfait par rapport à une histoire de désir d’émancipation constante, mais on doit voir le vaudou comme un partenaire à l’intérieur de cette grande résistance dans le monde entier face à ce qui écrase, et la nature, et les être humains." Réponses à des questions dans la salle La magie et la sorcellerie "Nous devons toujours analyser les choses dans leur contexte historique. Quand les sociétés ont été vulnérables par rapport aux éléments de la nature par exemple, se sont développé absolument partout, sous des formes diverses mais absolument semblables, des réactions de protection. Lorsque les sociétés ont passé d’un certain mode d’organisation (par exemple de type clanique, famille étendue, etc) à un autre mode d’organisation avec tout ce que ça peut entraîner comme ruptures on voit aussi dans ce cas des expressions symboliques ou religieuses se développer à peu près de façon semblable. Nous devons toujours regarder le problème d’une religion à l’intérieur de son contexte global, de son contexte historique, à l’intérieur de la société d’où cette religion part ou qui l’a adoptée. Les aspects négatifs du vaudou de type magie, sorcellerie etc, existent, mais elles existent dans toutes les religions. Même à l’intérieur du christianisme, non pas d’un christianisme qui serait un peu idéalisé, mais d’un christianisme qui a vécu dans des sociétés très vulnérables aux problèmes de la nature, on voit le mélange qui a existé entre le christianisme et des pratiques magiques. Dans le bouddhisme au Sri Lanka par exemple, on trouve trois niveaux d’expression religieuse : le rapport avec les esprits et la protection vis-à-vis des esprits dans le domaine de la maladie surtout, ensuite ce qui est de la vie quotidienne, et là ce sont les divinités hindoues, et enfin le Bouddha vis-à-vis duquel on accumule les rites pour la vie ultérieure. Cette symbiose existe à l’intérieur du système religieux où les rôles sont très bien répartis : il y a les prêtres qui répondent à une religion « pré-bouddhiste » de type animiste pour employer un mot que je n’aime pas, il y a des agents religieux de l’hindouisme et il y a les agents religieux du bouddhisme qui sont les moines. Tout cela coexiste. "La manière dont s’est déroulé l’histoire de la société haïtienne peut nous aider à comprendre aussi beaucoup de choses, et quelle est la fonction des aspects de sorcellerie ou de magie qui existent encore aujourd’hui dans cette société. Pour moi, en tant que sociologue, c’est extrêmement logique. Ca ne veut pas dire que nous n’ayons pas à porter des jugements. Nous pouvons porter un jugement éthique ou culturel sur ces questions." La superstition " En ce qui concerne la superstition, on ne change pas des comportements culturels par des décrets ou par des lois. Un jour, dans un petit village vietnamien, un décret avait été pris par le parti communiste vietnamien en collaboration avec l’église catholique locale et le moine bouddhiste. Ce décret disait qu’il fallait lutter contre la superstition ! On n’élimine pas la superstition par décrets ! Il y a tout un changement de la culture dans lequel l’éducation joue un rôle. Quand on pense à nos voisins français qui par décret veulent supprime le voile, il y a là aussi un aspect rationaliste et positiviste face aux problèmes de la culture dans une société qui fait qu’on oublie parfois que ce n’est pas un décret qui change les comportements culturels et religieux." L'éducation "Je pense que le rôle de l’éducation est absolument central, encore qu’il faille mettre des bémols car le type d’éducation formelle que nous développons dans nos sociétés occidentales n’est peut être pas exactement celui qui correspond aux besoins humains fondamentaux. Mais selon les études que j’ai pu faire dans différentes sociétés et notamment à Haïti, pour transformer toute une vision du monde qui permet non pas de supprimer les valeurs du passé, mais de les intégrer dans un ensemble qui tienne compte de l’ensemble des situations contemporaines et actuelles dans lesquelles le monde vit, il faut au moins une éducation secondaire complète, sinon il n’y a pas de transformation profonde. Mais ce n’est pas la seule voie. Une autre voie très importante, ce sont les pratiques concrètes des milieux populaires, comme dans des mouvements sociaux, ou dans des pratiques économiques comme par exemple l’organisation de coopératives, etc, qui ont le même effet sur le plan de la transformation des mentalités que peuvent avoir par exemple une éducation secondaire complète. La question de l’éducation ne peut être séparée de l’univers dans lequel l’éducation s’accomplit et se réalise. Elle est un facteur, un facteur très important, mais pas l’unique manière de transformer des mentalités et des cultures." " Le Vaudou aujourd’hui fait partie de la culture d’Haïti, il se trouve aussi dans une situation de transition de même que toute la société et tant que la société n’a pas récupéré sa capacité de produire elle-même les biens dont elle a besoin pour pouvoir faire vivre sa population, tant qu’il n’y a pas une maîtrise à la fois sociale, culturelle, politique de la population et de la majorité de la population d’Haïti sur son propre sort, il y aura des effets secondaires, des effets collatéraux sur lesquels nous pouvons porter des jugements négatifs." © François Houtart, 9 octobre 2004
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